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­­­FORÊTS URBAINES

 

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Dimanche. Le matin, aux heures creuses, un voile de cirrus déchiré sur l’horizon. Le métro aérien sur les boulevards ou le RER entre grands ensembles et pavillons de banlieue. Dans les wagons presque vides, quelques voyageurs, les yeux lourds, discernent à peine le photographe qui compose et cadre sur l’écran de contrôle de son appareil, attend, déclenche à quelques centimètres du verre de sécurité saturé de signatures, ostentatoires ou à demi eff n transparence des portions de ville ; la poignée, écrasée, métamorphosée en soleil noir, étalé au-dessus de constructions et de murs recouvert d’écritures, emboîtés, pressés. Les intailles de la vitre, dégagées ou écrasées par la distance de netteté, révélées, mises en correspondance, en opposition, en symbiose avec les tags, les graffs et les paraphes de la ville.
Forêts urbaines est la suite logique de la confrontation des séries sur le Burkina Faso et la Chine et des recherches, étendues au numérique, que mène Philippe Ughetto sur l’émergence d’une esthétique de l’image comme objet photographique, dans la mise à plat de la réalité par la déchirure, le pliage et le feuilletage de la surface insolée et imprimée. Du poste d’observation et de révélation que constituent en abyme la fenêtre du wagon, les écrans de l’appareil et de l’ordinateur, le photographe atteste l’invisible immédiat de ces paysages quotidiens, collages en tangence d’espaces – la vitre écran biffée, incisée, scarifiée d’un train en mouvement, l’intérieur d’un wagon où ne jouent que faiblement les reflets – et de lieux  comme autant de configurations urbaines traversées, étalées dans leurs conjonctions et leurs perspectives de formes barbouillées ; montages de temps : ceux de la coïncidence des impressions, des intuitions, des prévisualisations du photographe et des contingences de son matériel, ceux, superposés, accolés et affrontés, de l’intérieur et de l’extérieur, des parcours, des déplacements et des marques, éclatantes ou délavées, partiellement recouvertes. Écrans et « timelines » croisés d’un cinéma fixe où la rencontre révèle de nouvelles apparences : sur fond de chantier, les raies parallèles, perpendiculaires ou courbes, multiplient les grues, les mettent en mouvement derrière le regard d’un gardien détourné par le passage du train ; l’antenne parabolique, qui écorne la surface blanche et vide d’un pignon découpé par un mur  de plaques de bétons trépidantes, semble tout à coup émettre quantités d’ondes multidirectionnelles ; la vitre, striée de lignes qui pointent, se plient, se tordent, se forment en épis, en réseau de ronces, en bouquets d’herbes folles, en entrelacs de liserons, s’ouvre en clairière sur les quelques chaises vides d’un quai abandonné, aux portes d’une ancienne ville désertée ; les gravures estompées ou forcies, tantôt embrument et enchâssent la rigueur géométrique d’une ligne de fenêtres sous le lavis des arbres, offrent quelques trouées sur la ville à travers un givre ou une pluie factices, tantôt, orientées par une flèche blanche énigmatique, explosent fixement l’alignement des pavillons. Au-delà du glacis du ballast, du no man’s land des voies et des friches, la ville paraît emmurée dès qu’on s’éloigne du centre ; sur un quai vide court une frise de fil qui semble interdire l’accès d’une batterie de portes tambours filtrant l’entrée dans la cité.
Toujours striées, hachurées, raturées, recouvertes de courbes croisées, métaphores visuelles des innombrables réseaux qui lient la ville à sa périphérie, les rendent prisonnières l’une à l’autre, à travers les non lieux quotidiennement traversés, chaos familièrement furtifs pour ceux qui ne s’y arrêtent pas, les forêts urbaines troublent  l’imaginaire de la réalité singulière, ni rêvée ni tangible, de la ville comme diversité dense.

Jean Marie Baldner, Paris, Mai 2011

 

pavillions en detention